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Dans les filières agroalimentaires, « attirer sans chercher à fidéliser »

« Ça ne sert à rien de proposer un café et des croissants le matin si personne ne sait ce qu'il doit faire ensuite. »

Voilà qui bouscule ce qu’on entendait jusque-là. Une carrière dans une seule entreprise, voire métier, est de plus en plus rare, dans l’agricole également, les salariés en exploitation n’échappant pas à cette tendance ni même les agriculteurs. L’humain, davantage que le foncier ou le changement climatique, sera le facteur limitant des filières agroalimentaires. Pour renforcer leur attractivité, la qualité des emplois est primordiale avec, en ligne de mire, les conditions de travail et la rémunération.

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« Jusqu’ici, la diminution du nombre d’agriculteurs n’affectait que peu ou pas la capacité de production de notre pays, ni d’exportation. En 2025, pour la première fois en 50 ans, la balance commerciale agroalimentaire française pourrait être déficitaire. À l’avenir, réussir à nourrir la population n’est plus garanti en France, en Europe et dans le monde », alerte Yannick Fialip, président notamment de la commission économie de la FNSEA et polyculteur-éleveur en Haute-Loire, lors de la table ronde organisée à la suite de la présentation de l’étude du RMT Filarmoni sur la quantification des emplois dans les filières agro-alimentaires françaises, en décembre dernier.

La capacité des agriculteurs à être toujours plus ou au moins aussi productifs et compétitifs a ses limites, selon lui. Plusieurs éléments l’interrogent. Lorsqu’il s’est installé en 1992, un exploitant agricole générait cinq à six emplois autour de sa ferme. 30 ans plus tard, il en crée huit. « Qu’il y ait de moins en moins de producteurs mais de plus en plus de salariés dans l’agroalimentaire pose question », appuie-t-il, avant d’ajouter : « On a longtemps pensé que le changement climatique, les intrants, les terres seraient le facteur limitant de la production agricole. En réalité, c’est l’humain. »

30 à 40 % de l’emploi dans certaines zones

Face à ces tendances, différentes stratégies territoriales ont été adoptées. Les zones de montagne – là où se situe l’exploitation de Yannick Fialip – et la Bretagne entre autres ont préféré miser sur le nombre d’actifs agricoles et agroalimentaires pour créer de la valeur ajoutée, et non sur l’agrandissement « qui peut être une fuite en avant ». Dans le Cantal par exemple, 30 à 40 % de l’emploi est lié au secteur agroalimentaire et structure le territoire. Parce qu’il y a peu d’autres activités alternatives, « toute baisse de ce chiffre entraîne de fait une migration de la population vers les villes », poursuit-il.

Si l’emploi agricole régresse – ce recul touchant les agriculteurs car le salariat agricole, lui, progresse – ce n’est pas le seul secteur alimentaire en tension. Les coopératives de collecte et transformation peinent aussi à recruter. De même que le négoce et commerce de gros « Nos métiers sont méconnus et peu attractifs pour la jeune génération, déplore Martine Chavraudet, directrice des ressources humaines du groupe Estivin, spécialisé dans ce domaine d’activité. Ils n’ont pas une très bonne image, surtout auprès de la production agricole, considérés depuis des années comme un preneur de marges alors qu’ils valorisent les produits grâce à leur connaissance du marché et des exigences des consommateurs. »

Considérés comme des preneurs de marges
alors que nous valorisons les produits.

Les négociants vont, en outre, les chercher dans les exploitations, les transportent et les stockent dans des conditions optimales de conservation et les redistribuent dans la RHD, les GMS et l’ensemble des métiers de bouche. « Ce sont des dynamiseurs de territoires », juge-t-elle. Ils permettent, par ailleurs, aux producteurs de se consacrer à leur mission principale qui est de produire et non vendre. Elle cite, de plus, le schéma ci-dessous, présenté lors de la restitution du travail évoqué plus haut sur l’emploi dans les filières agroalimentaires, qui montre un nombre d’ETP quasi équivalent entre ce secteur d’activité (en vert) et la production (en rouge).

« Dans les fermes, les compétences de production ne suffisent plus »

Pour attirer vers l’agriculture et l’agroalimentaire, Pascale Croc, agricultrice en Charente-Maritime depuis 1997, présidente de Trame, tête de réseau des groupements agricoles, et du CRGE (Conseil et ressource pour les groupements d’employeurs, non spécifiquement agricoles, qui les regroupe à l’échelle nationale), suggère d’ouvrir la recherche de talents au-delà de ces secteurs, dans l’artisanat, les collectivités territoriales…, d’autant que « dans les fermes, les compétences en production ne suffisent plus : il en faut en gestion administrative, vente, etc. » La qualité des emplois proposés est essentielle en termes de rémunération, d’équilibre entre la vie professionnelle et personnelle, de sens du métier.

« Elle est indispensable pour renouveler les générations agricoles mais aussi recruter des salariés » – la demande, on l’a déjà dit, augmente et leur recrutement s’avère compliqué – sachant que les mentalités évoluent : il devient rare de passer toute sa carrière dans la même entreprise, voire d’exercer la même profession, une évolution à laquelle les agriculteurs n’échappent pas : beaucoup ont d’autres expériences professionnelles avant l’installation, les reconversions vers l’agriculture après 40 ans sont plus fréquentes et l’inverse commence à se voir également. « Il va falloir attirer sans vouloir à tout prix fidéliser », fait remarquer Pascale Croc.

La même pénibilité qu’à l’usine

Cela bouscule ce qui était jusqu’ici prôné : « On a longtemps parlé de fidélisation comme si, dans l’entreprise, on s’appartenait les uns aux autres alors qu’on ne fait que collaborer. » Garantir la qualité des emplois suppose de revoir les méthodes de travail. En agriculture, certaines tâches sont aussi répétitives qu’à l’usine. La taille de la vigne pendant trois mois l’hiver, quelle que soit la météo, la traite… Pascale Croc parle « d’usine verte ». Conséquences de cette pénibilité : « Nous vieillissons mal au travail. Les TMS (troubles musculosquelettiques) et les inaptitudes professionnelles deviennent un fléau que les entreprises doivent payer. »

Nous vieillissons mal au travail.

D’où l’importance de diversifier les tâches, voire repenser les emplois qui le nécessitent, ce que permet l’emploi partagé. « Nous devons faire preuve de créativité », martèle la présidente du CRGE et de Trame, dont elle cite la démarche HVH (Haute Valeur Humaine), clin d’œil à HVE (Haute Valeur Environnementale), pour aider à « collaborer sereinement et s’organiser collectivement dans un objectif d’efficience ». « Ça ne sert à rien de proposer un café et des croissants le matin si personne ne sait ce qu’il a à faire ensuite. On ne risque pas d’embarquer les gens longtemps avec nous ! », lance-t-elle insistant sur un préalable important : les fermes doivent être en bonne santé sur les plans économique, humain et environnemental.

Repenser certains emplois

Yannick Fialip met en avant les bénéfices apportés par les nouvelles technologies, au niveau des conditions de travail comme des gains de compétitivité. « Nous sommes chanceux, elles sont nombreuses en agriculture et ce n’est pas nouveau », pointe-t-il faisant référence à l’arrivée du tracteur et de la machine à traire. Depuis 10 ans, il est équipé d’un robot de traite pour son troupeau de 60-70 vaches. « Il ne faut pas toujours l’associer à l’intensification », souligne-t-il avant d’expliquer ce qui a motivé ce choix : « Nous voulions limiter les TMS, ne pas finir complètement usé. »

Robotiser ne signifie pas forcément intensifier.

Il aspirait, plus globalement, à une meilleure qualité de vie : pouvoir aller aux réunions parents-profs et activités extrascolaires des enfants. Mais il en a conscience : la robotisation et l’automatisation changent le métier d’agriculteur. « Mon premier geste maintenant le matin : appuyer sur un bouton alors qu’avant, je prenais une fourche ou poussais les vaches vers la salle de traite », raconte-t-il pour illustrer ses propos, invitant à adapter la formation des salariés pour qu’ils maîtrisent ces nouveaux outils. Et Pascale Croc de compléter : « Il ne s’agit pas de supprimer toutes interventions humaines et manuelles, mais de rendre celles-ci moins pénibles et usantes. »

Corinne Lelong, directrice des affaires sociales et de la formation professionnelle à La Coopération Agricole, évoque la féminisation des professions agroalimentaires. « Pour preuve, je suis le seul homme à cette table ronde ! », plaisante Yannick Fialip. « Comment chiffrer ce phénomène ? Mieux l’appréhender ? Quels leviers pour attirer davantage et mieux les femmes vers nos métiers ? » Autant d’interrogations que soulève Corinne Lelong. D’autant qu’elles ne travaillent pas de la même manière et que des réflexions sont à mener en termes de contention, de sécurité, de maternité, etc.

Intégrer la rémunération dans les coûts de revient

« Il y a des adaptations à imaginer et des parcours professionnels à construire », poursuit-elle. Là encore, automatiser et robotiser peut simplifier certaines tâches, reprend Yannick Fialip. La qualité des emplois englobe également la rémunération. « Les niveaux demandés par les salariés sont proches de ce que se prélèvent les chefs d’exploitation, sans devoir travailler 70 h/semaine, investir 500 000 à 1 M€ dans le capital de l’entreprise, ni avoir une charge mentale aussi lourde », fait remarquer Yannick Fialip.

Pour Pascale Croc, la rémunération des agriculteurs comme des salariés est cruciale, et doit être intégrée dans le coût de revient des produits, qu’il faut donc calculer correctement, en comptant le temps de travail. « Une charge au même titre que les autres, souligne-t-elle, qui implique des prix de vente plus élevés, et derrière les choix et la responsabilité des citoyens « de donner une autre valeur à la nourriture ». Yannick Fialip conclut : « depuis le Covid, beaucoup de gens se cherchent et ne trouvent plus de sens dans leur métier. Dans les nôtres, il y en a ! Nous savons pourquoi nous travaillons, c’est une chance ! »

« Quatre mois que le gouvernement essaie de définir un budget et n’envisage, pour y parvenir, que deux solutions : faire des économies ou augmenter les impôts alors qu’il suffirait de produire plus de richesses et non de moins en moins comme nous en prenons le chemin. N’ayons pas peur de produire et d’exporter ! Nous sommes en train de perdre des marchés. Quant à l’élevage, deux messages très négatifs ont été envoyés : il faut le réduire et limiter la consommation de viande. Et maintenant, il diminue trop vite ? Difficile malheureusement de revenir en arrière… »

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